Thamurth Ith Yaala

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 Écriture de l’histoire de la guerre de Libération.

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Ayamoon
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MessageSujet: Écriture de l’histoire de la guerre de Libération.   Dim 13 Sep - 15:11

Écriture de l’histoire de la guerre de Libération
Approches, enjeux et aléas d’un travail de mémoire
Les quelques bribes de révélations que certains responsables politiques ou acteurs de la guerre de Libération nationale ont pu verser dans un débat qui n’en est pas un sur l’écriture de la véritable histoire de cette période cruciale de l’Algérie contemporaine n’ont apparemment acquis aucun prolongement académique lié à la recherche en histoire. Assassinats politiques par des frères d’armes, nombre exact de chouhadas et de moudjahidine, quelques chapitres mouvementés et controversés du comportement de certains responsables de l’époque, congrès de la Soummam et d’autres épisodes mois bien connus de cette épopée du peuple algérien font presque régulièrement l’objet de mini-révélations, de jugements et de commentaires aussi bien dans la presse écrite qu’au sein de certaines institutions (APN, Sénat).

Par Amar Naït Messaoud
Si cette manière de procéder a le mérite de casser des tabous dans le cercle de l’hégémonie de la pensée unique et de l’unanimisme de façade qui a fait tant de mal à la mémoire collective et à la culture nationale, elle manque cependant de pédagogie, d’esprit de suite et de résultat concret. Après les remous et controverses soulevés dans l’immédiat par ces ‘’révélations’’, la tempête se dilue en fin de compte dans l’indifférence, l’apathie et la torpeur dans lesquelles évoluent la culture nationale et les institutions pédagogiques du pays.

Pourtant, l’écriture de l’histoire, sa consécration dans les manuels scolaires et sa prise en charge sur le plan de la symbolique épousent de plus en plus les contours d’un nouveau concept, à savoir le travail de mémoire, concept qui a reçu au cours de ces dernières années les faveurs des sciences humaines et de la recherche. En effet, outre la volonté de restituer les faits et d’établir une chronologie, l’investigation historique et la restitution de ses résultats ont surtout pour objectif de maintenir vivante la mémoire collective et d’établir une ‘’filiation’’ et une solidarité culturelles et morales entre les différentes générations.

Pour le cas spécifique de la guerre de Libération nationale, le travail de mémoire ne cesse de se conforter et de trouver chaque jour son terrain d’expression à travers des séminaires, des articles académiques, des conférences,…etc. Aucun support n’est négligé pour mener une si noble et si importante entreprise. Cependant, des aléas et des pesanteurs ne manquent pas de grever de temps en temps une démarche qui n’a, en réalité, rien de linéaire. C’est un chemin sinueux du fait que, des deux côtés de la Méditerranée , le regard vers le passé se nourrit non seulement des faits du passé, mais également du regard porté par les jeux et les enjeux du présent. Cette forme de ‘’brouillage’’ ou d’interférence n’est évidemment pas sans danger sur l’objectivité et la remise en contexte des événements. Un fait symptomatique de la nouvelle tendance qui se dessine en la matière : une forme de frénésie dans l’écriture de l’histoire de la guerre s’est emparée des acteurs et des chercheurs en histoire depuis au moins le début du nouveau siècle, et le décret français de février 2005 glorifiant la colonisation n’a fait qu’accélérer les choses et justifier des recherches encore plus poussées dans le domaine. Dans la foulée de l’amendement constitutionnel du 12 novembre 2008, et au-delà de la mécanique institutionnelle qu’elle se propose de réajuster, la révision du texte fondamental du pays a aussi porté aussi sur l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération et sur la protection des symboles de cette grande épopée.

L’Histoire sous le regard colonial

C’est un fait établi que l’écriture de l’histoire du peuple algérien pendant la période coloniale a été l’apanage des écrivains et historiens de la puissance occupante. L’écriture de l’histoire avait même pris avec certains auteurs les allures d’élucubrations tendant à justifier le fait colonial. Il en est ainsi de Louis Bertrand qui pensait et disait que, en mettant les pieds en Algérie, la France ne faisait que ‘’retrouver une partie de l’Afrique latine’’ perdue pendant plusieurs siècles ; d’où la trouvaille qui a pu investir pour longtemps les bancs de l’école où on apprenait aux indigènes que leurs ancêtres étaient les Gaulois.

La falsification de l’histoire et la scotomisation d’une partie de celle-ci avaient leurs théoriciens et idéologues ainsi que leurs praticiens dans les écoles et les médias. C’est véritablement un parti pris appartenant à une grande entreprise de déculturation/acculturation propre à l’idéologie coloniale. Parallèlement, des recherches ethnographiques ont été réalisées par des personnalités officielles, des militaires ou des hommes d’église, qui ont pu révéler de grands pans de l’histoire d’Algérie contemporaine ou antique. Ces recherches, consignées dans des ouvrages spécialisés, ont connu une diffusion limitée. Leurs auteurs n’ont pu s’imposer dans le cercle des historiens que très difficilement tant était forte la volonté de maintenir la chape de silence sur les réalités historiques, sociales et culturelles d’une terre considérée comme le nouvel eldorado de la plèbe et du lumpenprolétariat de la métropole et même de toute l’Europe méditerranéenne.

Charles-Robert Ageron, Charles-André Julien et d’autres chercheurs versés dans la sociologie comme Jacques Berque et Yves Lacoste ont naturellement donné leurs lettres de noblesse à l’étude des sociétés maghrébines colonisées en mettant en relief la profondeur historique des peuples en question, les différentes civilisations qui les ont marqués et leur capacité à s’assumer en tant que sociétés organisées d’une façon autonome par rapport aux schémas coloniaux.

Le travail de recherche du professeur Charles-Robert Ageron, disparu il y une année, symbolisa cet effort d’une certaine élite libérale française à comprendre la société algérienne sous domination coloniale et à en saisir les profonds mouvements.

" Le professeur Charles-Robert Ageron est un des historiens français qui ont le plus contribué à l’écriture de l’histoire maghrébine et œuvré courageusement pour la décolonisation de l’histoire algérienne. Il consacra passionnément plus d’une décennie de recherche dans les dépôts et fonds d’archives algériens et français pour réaliser une thèse sous la direction d’un autre éminent ‘’maître’’, le fameux Charles-André Julien, qui l’honora du bonnet de docteur en histoire ‘’Les Algériens musulmans et la France : 1871-1919’’. Sujet fort original et sensible, elle fut un véritable chef-d’œuvre d’où jaillit une authentique passion pour la terre, la culture et les hommes ", estime Kamal Filali de l’Université de Constantine (département d’histoire). Et il ajoute : " Depuis qu’il occupa la chaire de professeur agrégé en 1947, son combat politique n’a cessé de s’éclaircir et de se consolider en faveur d’une riche coopération scientifique franco-maghrébine basée sur le respect mutuel des deux cultures. Il résista courageusement à tous les soubresauts et les perturbations qu’avaient traversés les relations entre la France et l’Algérie pour y rester et œuvrer au rapprochement des deux communautés (…) Outre le professeur dispensateur de cours magistraux, Ageron était un infatigable chercheur de terrain et eut la chance de vivre, en témoin oculaire et en observateur lucide les élans historiques et grandes mutations vécues par l’Algérie depuis la Seconde Guerre mondiale ".

L’on se doute bien que, en dehors de ces exceptions qui accordent un regard lucide sur la société et le peuple algériens, une historiographie qui a longtemps fait l’impasse sur les réalités anciennes du pays ne puisse nullement se prévaloir d’une quelconque objectivité au sujet d’une guerre présentée pendant des décennies comme une simple opération de ‘’maintien de l’ordre’’ en Algérie ou, plus confusément, comme les ‘’Événements d’Algérie’’.

La guerre vue par les autres

En effet, après l’indépendance du pays, deux ou trois livres fétiches ont tenu le haut du pavé de l’autre côté de la Méditerranée au point de constituer une référence incontournable ici même en Algérie. Nous pensons, en premier lieu, à Yves Courrière qui, avec ses quatre tomes sur la guerre d’Algérie, s’est fait un nom même dans les chaumières les plus reculées du Djurdjura ; ces livres publiés entre 1968 et 1971 (Les Fils de la Toussaint , Le Temps des léopards, L’Heure des colonels et Le Dernier quart d’heure) ont connu une fortune extraordinaire en Algérie malgré- ou à cause de- leur interdiction par le pouvoir politique d’Alger. Ces volumes ont longtemps accompagné, sous le manteau, les lycéens et les étudiants des années 70 et 80. Et pourtant, ces ouvrages étaient loin de constituer un parangon d’objectivité. C’est plutôt un ensemble de reportages émaillés d’histoires anecdotiques à la limite de l’histoire romancée. Un autre ouvrage est le produit du général Jacques Massu, “La Vraie bataille d’Alger’’, (éditions Plon, 1971), qui présente la Bataille d’Alger sous le regard unilatéral du “bon soldat’’ qui a tenu à ‘’sauver’’ des vies humaines menacées par les “insurgés’’ qui déposaient des bombes dans les lieux publics et qui ne voulaient pas “entendre raison’’.

Dans le fatras d’ouvrages qui ont vu le jour après l’indépendance d’Algérie, il y en eut bien sûr qui méritent de figurer dans la lignée des grands témoignages caractérisés par un minimum d’objectivité. Parmi les auteurs les plus connus, figurent Henri Allègue avec son témoignage sur la torture intitulé “La Question’’, éditions de Minuit 1960, mais qui n’a connu de véritable fortune qu’après 1962, et Pierre Vidal-Naquet avec ses quatre ouvrages : “L’Affaire Audin’’, “La Raison d’État’’, “La Torture dans la République’’ et “Les Crimes de l’armée française’’. C’est dans ce dernier livre, publié en 1975, qu’il écrit : . "Si cette histoire est celle des Algériens, elle est aussi la nôtre, et c’est à nous aussi de l’assumer". L’auteur ne pouvait qu’avoir raison d’autant plus, pendant cette sale guerre, des tortures et traitements infamants furent réservés aux Algériens par les soldats français, particulièrement pendant la dure bataille d’Alger.

C’est, en effet, à partir de 1956, que le général Massu, responsable de la dixième division parachutiste, se voit confier la totalité des pouvoirs de police à Alger, et ce suite à la multiplication des actes révolutionnaires du FLN dans la capitale.

Massu devait utiliser ‘’tous les moyens’’, stratégie qui ne cache nullement les méthodes les plus réprouvées sur le plan humain et moral. Les hauts responsables politiques dont on dit qu’ils ont couvert la torture en nient souvent l’existence ou s’en lavent allègrement les mains.

Face à la pression du FLN à Alger, l’administration militaire française renforce ses structures en personnel et en moyens matériels. " Les militaires, renforcés de policiers civils, démantèlent les réseaux de soutien européen au terrorisme du FLN en arrêtant des universitaires, des religieuses, un prêtre, des militantes catholiques, des communistes.

Les parachutistes de Bigeard arrêtent le colonel Ben M’hidi, l’un des grands chefs du FLN, qu’on ne verra plus vivant ", écrit Claude Paillat dans le numéro spécial “Guerre d’Algérie’’ d’Historama (1985).

L’un des plus grands acteurs du côté algérien de cette “Bataille d’Alger’’, en l’occurrence Yacef Saâdi, sera arrêté le 24 septembre 1957 après que la plus grande partie de son réseau fut démantelée.

La maison où s’était réfugié Ali la Pointe a été sautée le 7 octobre et son corps a été complètement déchiqueté suite à cette opération. "Oubliant sa responsabilité d’avoir ordonné aux parachutistes de rétablir l’ordre par “tous les moyens’’", le gouvernement est embarrassé, comme le souligne V.Naquet.

De rares intellectuels français ont pu élever leurs voix dans la presse ou dans des réunions publiques pour exprimer leur indignation face au reniement et à la violation des droits de l’Homme par une république qui s’en proclame pourtant porte-étendard depuis la révolution de 1789.

Quels que soient les efforts- loyaux, objectifs ou tendancieux- qui sont déployés par les historiens, les témoins ou les écrivains de l’autre rive de la Méditerranée , ce sont d’abord aux leurs que les Algériens voudraient adresser la question de savoir comment la mémoire de cette guerre atroce doit être sauvegardée loin des surenchères et des règlements de compte personnels.

L’histoire officielle condamnée par l’Histoire

Pendant trois décennies, les Algériens n’eurent droit, en matière d’enseignement et d’écriture de l’histoire de la guerre de Libération, qu’à la version officielle qui, d’une part, encense des acteurs et des faits susceptibles d’arranger et justifier la politique du moment, et, d’autre par, jette une ombre opaque sur les hommes et les périodes de la guerre qui sont en porte-à-faux par rapport aux choix et actes des nouvelles équipes dirigeantes.

" L’histoire est vécue comme un enjeu politique. C’est elle qui fonde la légitimité du pouvoir, l’accès aux sources et aux privilèges. Si on veut que l’histoire devienne une école civique, il faut l’arracher aux idéologues et aux censeurs et laisser les historiens travailler librement. Il est temps de repenser l’identité algérienne comme une dynamique orientée vers un contrat entre Algériens de toutes tendances et de toutes origines ", soutien l’historien Mohamed Harbi.

Ainsi, sous le règne du parti unique qui a bâillonné la société et proscrit toutes les libertés, y compris celle d’écrire l’histoire du pays, la vérité sur la guerre de Libération était celle établie par le prince du moment. Il est tout à fait évident que même les acteurs de cette guerre se sont retrouvés dans une situation inconfortable où le souvenir encore vivace de la tragédie ne permettait pas de prendre le recul, psychologique et pédagogique, nécessaire. Au début des années 80, et en réaction au souffle de libération citoyenne charrié par le mouvement berbère, le comité central du FLN constitua en son sein une commission chargée de…la réécriture de l’Histoire. Des séminaires et des journées d’études se tenaient régulièrement pour orienter les travaux de cette commission et lui donner des assises nationales. Le sort de cette commission était celui du parti unique dont les événement d’Octobre 88 sonnèrent le glas.

C’est dans la clandestinité que circulaient les quelques ouvrages de Mohamed Harbi publiés aux éditions ‘’Jeune Afrique’’ à Paris à la fin des années 70 et au début des années 80.. Il faut dire que l’on risquait gros en se baladant avec “Les Archives de la révolution algérienne’’ ou “Le FLN, mirage et réalité’’, deux livres écrits par cet auteur qui cumule les qualités d’ancien combattant et d’historien. Le regard de Mohamed Harbi sur le Mouvement national et sur la guerre d’indépendance a l’avantage de tenir à la fois de la vision de l’historien universitaire, de l’analyste des faits sociaux et de l’homme pétri par les événements. Il situe le travail consigné dans ‘’Le FLN, mirage et réalité’’ dans ‘’une analyse des controverses et des conflits qui ont déchiré le nationalisme populaire en Algérie entre 1946 et 1962. Il constitue la première partie d’un projet plus vaste qui porte sur la société algérienne’’.

A la tête de ce livre, il place une citation de Paul-Louis Courier portant sur l’impérative nécessiter de témoigner et d’écrire l’histoire : "Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce n’est pas un droit, c’est un devoir, étroite obligation de quiconque a une pensée de la produire et mettre au jour pour le bien commun. La vérité est toute à tous. Ce que vous connaissez utile, bon à savoir pour un chacun, vous ne le pouvez taire en conscience. Parler est bien, écrire est mieux : imprimer est excellente chose". “On ne peut se guérir d’un traumatisme par refoulement’’ affirme Harbi dans Algérie-Actualité du 2 avril 1992, en ajoutant : “Notre enseignement n’a pas décolonisé l’histoire, il en a seulement fait le miroir inversé de l’histoire coloniale (…) L’histoire ne peut être ni une addition, ni un entrecroisement de mémoires. Et si on la réduit à cela, on perpétue ce qu’on veut guérir, les traumatismes de l’autre et les incompréhensions’’.

Au sujet de son livre “Les archives du FLN’’, Harbi affirme qu’il a publié ces documents, considérés comme une inestimable matière première, pour aider les chercheurs de notre pays à ‘’penser par eux-mêmes’’, à ne pas se fier au discours officiel, à en finir avec l’histoire de type triomphaliste et l’épopée guerrière qui banalise une tragédie.

Un héritage à assumer

Toutes les manipulations et mystifications ont été tentées ou mises en œuvre pour que l’enseignement et l’écriture de l’Histoire cadrent parfaitement avec la tyrannie politique et le refus maladif de la souveraineté populaire. Nous savons que la devise ‘’Un seul héros, le peuple’’ développée par le pouvoir politique juste après l’indépendance ressemble à l’enfer qui est pavé de bonnes intentions. Cette affirmation que le commun des citoyens peut comprendre comme étant une façon de valoriser l’apport de toute la population à la révolution armée et d’éviter de focaliser les regards sur d’éventuels leaders charismatiques ou à tendance ‘’zaïmiste’’, est pourtant destinée à casser l’ennemi politique présent en lui déniant, par une généralisation douteuse, les mérites et les qualités de combattant d’hier. C’est une façon spécieuse et diabolique de légitimer le pouvoir établi de facto après l’indépendance. "Les noms propres, les acteurs historiques n’ont guère le droit à l’existence dans les publications algériennes (…) L’idéologie nationale, c’est-à-dire l’exploitation du capital idéologique de la guerre, qui donne sa raison d’être au FLN, est appelée à servir d’illustration et de légitimation de l’État ; elle substitue une ligne univoque à la polyvalence de la culture nationale ; elle prétend même diriger l’écriture de l’histoire", écrit René Galissot dans la revue “Temps modernes’’ d’avril 1986.

Dans le même contexte, Harbi écrit dans “1954, la guerre commence en Algérie’’ (éditions Complexe-1998) : " Les gouvernants algériens s’y référent pour légitimer leur pouvoir et l’opposition pour pleurer la révolution manquée ou déplorer l’espérance trahie. Le débat sur le legs de la révolution anti-coloniale est encore sacrilège. Toute critique, même mesurée est considérée comme une hérésie. Mais comment se résoudre à accepter que l’histoire soit niée et vidée de son contenu quand on sait que le legs révolutionnaire pèse lourdement sur la capacité des Algériens de déchiffrer leur présent et de s’imaginer un futur " ?

En plein règne de la chape de plomb où la liberté d’expression était confisquée et l’idéologie du parti unique était la seule ‘’philosophie’’ admise, des tentatives d’écrire l’histoire du Mouvement national et de la guerre de Libération ont été menées par certains intellectuels et universitaires. C’est d’ailleurs ce label ou cette ‘’justification’’ universitaire qui a permis à certaines œuvres de voir le jour comme “L’Algérie en guerre’’ de Mohamed Taguia. Publié en 1981 aux éditions de l’OPU, cet ouvrage qui comprend 800 pages reprend une thèse universitaire à diffusion très limitée. Elle est basée sur des archives et des témoignages d’une valeur historique inestimable. D’autres livres ont abordé l’histoire du mouvement national et de la guerre de Libération dans les limites de ce qui pouvait se faire dans cette période de dictature. D’autres livres ont été édités à l’étranger par des acteurs bannis, exilés ou en résidence surveillée. Nous avions droit, entre autres, aux publications de Mahfoud Kaddache, commandant Azeddine (“On nous appelait les fellagas’’, Ed. Stock-1976), Slimane Chikh (“L’Algérie en armes’’), Yacef Saâdi (“La Bataille d’Alger’’, Ed. Enal-1984), Ali Haroun (“La 7e wilaya’’, Ed. Le Seuil-1986)), Ferhat Abbas (“Autopsie d’une guerre’’, Ed. Garnier-1981), Hocine Aït Ahmed (“Mémoire d’un combattant’’, Ed. Messinger-1983).

Après les événements d’Octobre 1988 et les premières tentatives d’ouverture démocratique, un nouvel air semble souffler sur la réappropriation de l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération par les universitaires, les intellectuels et les acteurs eux-mêmes. Des thèses, des traités et des mémoires sont publiés en Algérie et en France concernant cette période tourmentée de l’histoire nationale. Des auteurs qui ont déjà publié auparavant ont continué leur travail dans une ambiance de profusion de témoignages provenant des anciens combattants ou militants de l’ALN/FLN, de militaires français ayant exercé en Algérie et de simples citoyens ayant tenu à témoigner des horreurs de la guerre. Mohamed Harbi, outre les ouvrages historiques qu’il a continué de produire, a publié un témoignage autobiographique “Un homme debout’’ et a codirigé avec Benjamin Stora un volumineux ouvrage (728 pages) sous l’intitulé “La Guerre d’Algérie-1954-2004 La fin de l’amnésie. De la mémoire à l’histoire’’ aux éditions Robert Laffont (2004). Dans l’introduction à cette somme à laquelle ont collaboré 25 chercheurs algériens et français, les deux auteurs écrivent : "La construction du discours historique se fait dans la multiplicité des points de vue en fonction des interrogations de chacun. Mais, le traitement doit demeurer objectif et le conflit sur la méthode reste analogue à celui que connaissent toutes les recherches scientifiques. Cinquante ans après le 1er Novembre 1954, par le travail historique, la pluralité des motivations émerge peu à peu derrière les positions frontales et catégoriques que l’on a dessinées à grands traits après 1962 entre adversaires et partisans de l’Algérie française. La guerre tend à s’éloigner des turbulences passionnelles et du traumatisme collectif pour devenir un objet d’histoire". Dans le corps de l’un des chapitres, Harbi précise que l’enjeu de ce travail est ‘’d’identifier clairement la dynamique historique de l’Algérie pour contester les représentations du révisionnisme sur certaines séquences du drame algérien’’.


Ironie de l’histoire

A l’occasion de la parution de ce livre en France, Benjamin Stora, codirecteur de l’ouvrage, explique la faiblesse de l’écriture de l’histoire en Algérie : " Il y a plusieurs raisons à la faiblesse de l’écriture de l’histoire en Algérie. Il y a en premier lieu un problème de liberté de circulation. Pour consulter les archives, il faut aller en France. Par ailleurs, l’accent n’a pas été mis pendant de nombreuses années en Algérie sur l’écriture de l’histoire contemporaine. Celle-ci était un sujet tabou, un sujet de légitimation politique et son écriture était manichéenne. Ce qui n’encourageait pas les jeunes chercheurs à se mettre au travail (…) En Algérie, les jeunes ne se sont pas situés dans un héritage historique ; ils ont été obligés de réinventer une histoire ; de construire des mythes. Ces trous de mémoire ont donné ce que l’Algérie a connu dans les années terribles de la décennie 1990. Au cours de cette décennie sanglante, l’intelligence a été touchée soit par les assassinats, soit par l’exil. On ne peut pas demander aux Algériens à la fois d’affronter la cruauté du présent, de se tourner vers le passé, d’écrire l’histoire ".

Quoiqu’il en soit, et malgré les circonstances dramatiques qui ont suivi les événements d’octobre, des témoignages sous forme de mémoires ont fait florès dans le paysage éditorial algérien. Des acteurs importants de la guerre de Libération ont voulu témoigner et transmettre le message à la jeune génération qui n’a rien connu de cette guerre. Le livre d’Ali Zamoum, “Tamurt Imazighène’’, est une autobiographie riche en matière de renseignements historiques et, en même temps, pleine d’émotion du fait que l’auteur fait aussi œuvre d’écrivain. Son compagnon d’infortune à la prison de Barberousse dans la cellule des condamnés à mort, Daniel Timsit, un Juif Algérien qui a épousé la cause nationale, a lui aussi écrit des mémoires poignants où l’on retrouve des pans entiers de la vie de l’auteur liés à la guerre d’Algérie : “Algérie-Récit anachronique” (Bouchène-1998) et “Suite baroque-Histoires de Joseph, Slimane et des nuages’’ (Bouchène-1999). "Notre algérianité, dit-il dans un entretien avec El Watan du 25 octobre 1999, c’est notre conviction d’instinct, d’évidence, d’appartenance à la même nation, au même destin, à la même communauté d’avenir, et ce que nous soyons Juifs, Kabyles, Oranais,…La guerre de Libération a été un acte fondateur dans la longue histoire de la nation algérienne. Cette commune expérience qui fait la mentalité algérienne (souffrance, courage, difficultés à affronter,…) fait socle ".

Un événement d’une importance exceptionnelle aussi bien pour l’histoire que pour la jeune écriture berbère est cette nouveauté d’écrire des récits et témoignages directement dans cette langue qui commence à embrasser des domaines autres que la poésie. L’exemple, le premier à notre connaissance, est le livre de Messaoud Oulamara, un moudjahid de Darna (région d’Iboudrarène)) mort en 2001, sous le titre Abrid n tissas, publié en 2007 aux éditions Le Pas Sage (Bordj El Kiffan). C’est son parcours militant de 1934 à 1965 que son fils recueillit de la bouche de son père et qu’il transcrivit directement en kabyle. Un témoignage émouvant et pathétique aussi bien par le parcours épique, la droiture et la loyauté du personnage que par la simplicité et la pertinence du récit.

Il semble que le champ de l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération algérienne commence réellement à s’ouvrir à tous les genres d’écriture (thèses, témoignages, biographies, autobiographies, mémoires, fiction littéraire,…) et cela dans un relatif climat de sérénité permise par le recul par rapport aux événements qui datent de presque un demi-siècle. Des points noirs de ce douloureux épisode commencent à être plus ou moins éclaircis. Mais les acteurs de cette grande épopée du 20e siècle disparaissent un par un. Alors, il y a certainement urgence à ce que ceux qui sont encore en vie témoignent et transmettent leur capital historique immatériel aux générations montantes.

Amar Naït Messaoud
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