Thamurth Ith Yaala

Forum, discussion, échanges, avis des Yaalaouis.
 
AccueilGalerieFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 "La régente de Carthage"

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Rima
Cordon Bleu
Cordon Bleu
avatar

Nombre de messages : 1282
Date d'inscription : 09/07/2008

MessageSujet: "La régente de Carthage"   Mer 9 Fév - 23:50

" La régente de Carthage " , main basse sur la Tunisie.
de Nicolas BEAU et Catherien GRACIET , éditions "La découverte"

Un petit extrait du livre puisque on ne peut pas publier le livre au complet par respect au reglement du forum et à la réglemntation en général.


........

Belhassen Trabelsi, le vice-roi de Tunisie

Belhassen Trabelsi n'était personne avant que sa soeur Leila n'épouse Zine el-Abidine Ben Ali en 1992. Comme beaucoup de

jeunes Tunisiens qui peinaient, dans les années 1980, à décrocher le baccalauréat, il est parti en Algérie pour y acquérir une formation. Il a

en l'occurrence suivi les cours de l'École nationale des ingénieurs du bâtiment à Alger. Puis, en 1986, il a créé sa petite entreprise avant de

se lancer dans le business de clinker, un constituant du ciment. Mais ses affaires n'étaient guère brillantes. Tout changera pour lui

miraculeusement quelques années plus tard.

Dix-sept ans après le mariage de sa soeur avec le président, le nom de Belhassen Trabelsi est devenu en Tunisie synonyme

d'impunité. C'est aussi l'un des plus honnis. Du café populaire de Kairouan aux salons bourgeois de La Marsa en passant par les cellules de

base du RCD, on ressasse à voix basse ses derniers larcins. Et l'on se gausse de ses mauvaises manières de parvenu. Un jour, alors qu'il se

la coulait douce sur son yacht à Hammamet celui que l'on surnomme parfois ironiquement « Monsieur frère » manifesta le désir de fumer

ses cigares, qu'il fallait lui ramener de Tunis. Hamadi Touil, son associé et homme de paille depuis de longues années, fut dépêché mais

rentra sans le précieux tabac. Mal lui en prit ! Le malheureux fut rossé par Belhassen en personne. Mais on pourrait tout aussi bien évoquer

son sans-gêne et sa certitude que tout lui est dû, qui indisposent jusqu'à ses proches collaborateurs. Ainsi, lorsqu'un comptable de sa

holding Karthago a eu l'outrecuidance de lui présenter une facture à régler, il a balayé le problème : « Qui t'a demandé de payer ? »

Travailler avec un Trabelsi, qui plus est Belhassen, se mérite.

« Monsieur frère » fait ses emplettes au patrimoine historique

Belhassen s'entendant à merveille avec sa soeur Leila et n'étant pas le plus incapable de la fratrie Trabelsi, il en deviendra assez

naturellement le capitaine et, surtout, le bras financier. Objectif du clan : détrôner les Mabrouk et autres Chiboub qui, au début des années

1990, régnaient en maîtres sur Carthage et, dans une moindre mesure, sur les affaires. Leila, on l'a vu, parviendra progressivement à les

neutraliser (voir supra, chapitre 2). Sous son influence et celle de Belhassen, la devise du système Ben Ali deviendra progressivement : «Le

pouvoir politique tire sa légitimité d'une assise économique. » Avec Belhassen tapi dans l'ombre de sa soeur régente, les Trabelsi et leurs

affidés seront fin prêts pour commettre un hold-up sur le pays.

La « Famille » jettera dans un premier temps son dévolu sur les terrains immobiliers classés au patrimoine historique tunisien. Foi

de Trabelsi, déclarés constructibles, ils le revendront à prix d'or ! Leur méthode est imparable, comme le dénoncent dans une lettre

anonyme publiée sur Internet en 2005 des cadres en colère du RCD. Ils y racontent dans le détail comment Belhassen Trabelsi et deux de

ses compères (Hamadi Touil et Hakim Hmila) se sont approprié un vaste terrain agricole surplombant le port d’El Kantaoui, dans les

environs de Sousse - comprenant une grande partie de la forêt de Hammam Sousse -, pour y construire un luxueux complexe résidentiel, la

Baie des anges. « Première phase : les trois associés groupés en une société de promotion immobilière dont Hmila est le gérant achètent ce

terrain de 34 hectares à ses propriétaires pour 4 millions de dinars. […] Deuxième phase : par décret rapidement décidé, rapidement conçu

et rapidement promulgué, le terrain est déclassé et devient à vocation urbaine. Troisième phase : l'autorisation de lotissement qui prend,

normalement, un délai de quelques années, est consentie en trois mois seulement à la société : du coup, la valeur du terrain acquiert une

plus-value équivalente à dix fois son prix de vente. Quatrième phase : aussitôt l'autorisation du lotissement obtenue, Belhassen Trabelsi et

Hamadi Touil […] vendent leur part à Hmila pour la bagatelle de 42 millions de dinars !

Bien entendu, Hmila ne déboursera pas un seul millime pour payer ses deux associés. Il obtiendra sans aucune difficulté un prêt bancaire

conséquent contre lequel il a donné un privilège consistant en un vieux dépôt situé à M'saken et ne valant pas plus de 200 000 dinars !

Ultime phase : Zine El Abidine invité à prendre connaissance du butin. Ayant eu vent de son arrivée par la police routière qui a découvert

sur l’autoroute le convoi présidentiel, les autorités régionales se sont mises en état d'alerte et ont cru bon de se préparer à l'accueillir comme

il se devait. Peine perdue : elles seront renvoyées sans égards à leurs officines sous prétexte que la visite était privée. De fait, elle l'était.

Ben Ali y a acquis, à titre de cadeau bien entendu, le plus beau lot d'une surface de un hectare. Imagine-t-on Habib Bourguiba autorisant,

couvrant et profitant d'une opération typiquement mafieuse où les rouages de l'État ont été instrumentalisés sans vergogne pour sa

finalisation ? » Sans doute pas…

Toujours dans le registre foncier, les Trabelsi ont également profité de la signature providentielle du président Ben Ali pour

dépecer un autre bijou du patrimoine tunisien : le palais présidentiel de Skanès, à Monastir. Le bâtiment est chargé d'histoire. Au tout début

des années 1990, le roi du Maroc, Hassan II, lors d'un sommet maghrébin organisé à Tunis, avait voulu l'acquérir pour le mettre à la

disposition du président Bourguiba, destitué, afin qu'il finisse décemment sa vie. L'opération n'aboutit pas, ce qui n'empêcha guère Zine el-

Abidine d'en faire déclasser le parc qui connut un triste sort : il fut divisé en lots de 500 à 600 mètres carrés où des villas de haut standing

furent construites.

Gare à vos entreprises !

Si Belhassen Trabelsi et sa soeur se sont, dans un premier temps, spécialisés dans la captation de terrains appartenant à l'État, au

cours des années 1990 et dans la première moitié des années 2000, «Monsieur frère » se contentait aussi de menu fretin : les petites

entreprises des autres.

4

Selon les auteurs, parfaitement informés des turpitudes des Trabelsi & Co, qui ont publié en 2006 sur Internet une longue lettre en trois

épisodes sur « L'atmosphère délétère au palais de Carthage », un pauvre promoteur d'une université privée a fait l'amère expérience des

procédés mafieux auxquels Belhassen est susceptible de recourir. Le pauvre homme « a eu le malheur de voyager en compagnie de

Belhassen sur un vol de Tunisair et a eu la saugrenue idée de solliciter l'intervention de ce dernier pour l'acquisition d'un terrain afin d'y

construire le bâtiment de l'université. Il sera rappelé quelques jours plus tard par l’AFH (Agence foncière d’Habitation) qui l'informe qu'un

terrain de quatre hectares lui a été octroyé, mais au nom de Belhassen Trabelsi ».

Nombreux sont ceux qui ont eu à pâtir des mauvaises manières de Belhassen Trabelsi. Que dire en effet des Maltais qui, en 1998,

s'étaient associés avec le frère de Leila Ben Ali pour le lancement de l'hôtel Khamsa à Raoued, dans la banlieue nord de Tunis ? Comme

l'avait à l'époque révélé le journal l’Audace cet établissement devait être financé à 47 % par un groupe de l'île de Malte moyennant la

gestion de cet hôtel pendant dix ans. Le reste se répartissant entre diverses banques et Belhassen Trabelsi. Or, celui-ci dénonça le contrat de

gestion, s'autodésignant au passage directeur général et faisant expulser manu militari le directeur nommé par les Maltais. Non content de

ce méfait, il s'arrangea de surcroît avec les banques pour devenir actionnaire majoritaire de Khamsa. Cerise sur le gâteau, pour pouvoir

construire « son » hôtel, Belhassen a obtenu, selon l'Audace, plusieurs hectares des Domaines de l'État à un prix défiant toute concurrence.

Jamais à court d'idées pour remplir sa tirelire, il en a même transformé une partie en lots pour un second projet d'immobilier de luxe, la

«Résidence des côtes de Carthage ».

Et gare à celles et ceux, surtout les fonctionnaires zélés, qui s'opposeraient au hold-up des Trabelsi ou mettraient des bâtons dans

les roues de Belhassen. Leila veille dans l'ombre et, d'un coup de téléphone, peut faire embastiller l'imprudent ou, tout au moins, le

révoquer. C'est la mésaventure qu'a connue Hammouda Belkhodja, maire de La Marsa, limogé en 24 heures avec son conseil municipal

pour avoir tenté de faire respecter la loi alors que Leila voulait mettre la main sur un terrain interdit à la vente. Même traitement pour

Mohamed Bouaja, ex-PDG de la banque UIB. Il avait osé réclamer le remboursement d'un prêt accordé sans garantie à un membre du clan

Trabelsi…



-………………………………………………….







Déjà dans les mois précédant l'élection présidentielle de 2004, la rumeur enflait : Leila avait un plan pour mettre sous cloche »

Zine, l'enfermer dans une tour d'ivoire et gouverner à sa place dans l'ombre de Carthage.

Pour accomplir ce sombre dessein, elle aurait jeté son dévolu sur l'homme qui, à ses yeux, serait doté de toutes les qualités pour remplacer

Zine à la tête de l'État le moment venu : Hédi Jilani le roué patron de l'Utica, l'équivalent tunisien du MEDEF. En 2004, il se disait qu'elle

cherchait à le faire nommer Premier ministre afin qu'il puisse mieux abattre ses cartes en cas de décès ou d'incapacité de Zine à gouverner.

En effet, depuis 2002, en cas d'empêchement provisoire, le Président de la République peut déléguer ses attributions au Premier ministre. À

l'approche de la présidentielle de 2009, la rumeur repart de plus belle: cette fois, Leila convoiterait pour son protégé le poste de président de

la chambre des députés : comme le prévoit la Constitution, c’est lui qui assure l'intérim en cas de vacance définitive du pouvoir et ce pour

soixante jours maximum.

Toujours est-il que, très tôt, les Trabelsi se sont empressés de nouer une alliance avec Hédi Jilani, issu d'une famille bourgeoise

qui s'était enrichie dans le textile. Pour parvenir à ses fins, la « Famille » n'a pas hésité à recourir à un mariage arrangé. À la fin des années

1990, Belhassen divorça de sa première femme pour épouser en secondes noces Nefissa Jilani, la fille aînée du patron des patrons.

Hélas, la pauvre n'approuvant pas ce choix, elle s'enfuit à Genève, hoquetant à qui voulait l'entendre que son père « l'avait vendue ». Elle

n'avait pas tort : suite à son mariage, papa Jilani a vu une encombrante ardoise de 5,5 millions d'euros auprès de la Banque centrale effacée

comme par miracle. Il en va ainsi des jeux du mariage et de l'argent au pays de Carthage…

Hédi Jilani maîtrise d'ailleurs cet art à la perfection. Il a, en plus, marié sa cadette à Sofiane Ben Ali, le fils de Moncef, frère du

président condamné par contumace à dix ans de prison en France dans le cadre de l'affaire dite de la « couscous connection » (voir chapitre

suivant) et décédé depuis. Son fils Hachémi a quant à lui épousé en juillet 2009 un beau parti économique : Nadia Meddeb, la fille du

président du club de football L'Espérance sportive de Tunis et du plus important groupe d'agroalimentaire du pays. Leila et Zine Ben Ali

ont d'ailleurs passé une tête lors de la soirée de mariage organisée au Palais des expositions d’El Kram en présence de 2 500 convives. Pour

des raisons de sécurité liées à la venue du couple présidentiel, les invités s'étaient vu attribuer des places numérotées et interdire de se

rendre aux toilettes seuls, ce qui n'a pas manqué de faire grincer des dents. À trois mois de la présidentielle d'octobre 2009, l’anecdote en

dit long sur la paranoïa qui règne alors à Carthage.

Sur le plan financier, l'alliance entre Belhassen Trabelsi et Hédi Jilani a très vite porté les fruits escomptés. C'est l'époque de la

saga Batam qui se solda par un retentissant scandale financier duquel les deux compères sortirent néanmoins indemnes. Batam... Nombre

de Tunisiens éprouvent aujourd'hui un pincement au coeur à l'évocation du triste sort fait à cette célèbre enseigne de distribution qui

démocratisa les crédits à la consommation (et contribua à la culture du surendettement qui plombe aujourd'hui les ménages). En 1999, le

journal a eu des informations de première main sur l'« arnaque au marché de la « Bourse » qui a permis à Trabelsi et Jilani d'amasser une

fortune. Cette opération s'est orchestrée en trois temps. Entre février et mars 1999, les propriétaires de Batam, les Ben Ayed cèdent

«volontairement» 50 % du capital (soit 150 000 dinars) à Hédi Jilani, Belhassen Trabelsi et Hamadi Touil, « acolyte et prête-nom confirmé

de ces derniers ».

Puis entre mars et mai 1999, Batam se transforme en une société anonyme. Son capital est revalorisé à 10 millions de dinars par diverses

«manipulations comptables », puis passe en 2 millions d'actions à 5 dinars chacune. Enfin, dernière étape de ce plan machiavélique, Batam

fait alors son entrée en Bourse à hauteur de 30 % pour un prix par action de ** dinars. En clair, le duo se propose de soutirer au bon couple

pas moins de 13,8 millions de dinars !

Bien au courant des dérives mafieuses de l'entourage du président Ben Ali, le public ne se précipitera pas, contrairement aux

banques et institutions financières publiques. Et L'Audace de dénoncer leurs « dirigeants qui se bousculeront à qui mieux mieux,

15

certainement sur ordre discret mais péremptoire, pour souscrire à ce "produit miracle" du génie innovateur de l'ère de l'excellence. Ils y

engageront volontiers les deniers des contribuables et des épargnants, engraissant bien et d'urgence la mafia et ses acolytes et préservant

ainsi leur position et leur poste, ainsi que les avantages qui s'y rattachent, de toute réprimande ». Malgré ces débuts tonitruants, la saga

Batam finit dans la débâcle, comme le relatait en 2003 sur une radio italienne l'opposant Khémaïs Chammari : « Du jour au lendemain, on

découvre que le niveau d'endettement de Batam est hallucinant. Comment la chose a-t-elle été possible ? Elle a été possible parce qu'on n'a

pas tenu compte du tout des critères utilisés dans ce cas-là pour accorder des crédits. Les crédits ont été accordés sur la base de pressions

politiques et ils ont été utilisés de façon tout à fait opaque. La société s'est retrouvée du jour au lendemain dans une situation qui - pour

donner une idée - représente à l'échelle de l'économie tunisienne un peu ce que l'affaire Enron a représenté à l'échelle de l'économie

américaine.»

Bien sûr, Belhassen Trabelsi fait également cavalier seul. C'est par exemple le cas avec la compagnie aérienne Karthago Airlines,

qu'il a créée en 2001 et dont le premier avion a décollé en août 2002. Outre le transport de passagers, Karthago s'est spécialisée dans une

activité fort rentable : le siphonage de la compagnie nationale, Tunisair. Au début de l'année 2008, une lettre anonyme rédigée par un cadre

de Tunisair est postée sur Internet, semant la panique au sein de la direction de la compagnie dirigée par le placide Nabil Chettaoui,

ingénieur en aéronautique de formation. Les informations qu'il révèle (et qui n'ont pas été démenties, y compris après leur publication dans

des médias étrangers) montrent l'emprise de Belhassen Trabelsi sur l'espace aérien tunisien : « Sachez que les repas à bord [de Karthago]

sont offerts par Tunisair Catering, les services [d'assistance au sol sont offerts par Tunisair Handling, les frais d'entretien, de maintenance et

d'engineering des moteurs des avions sont à la charge de Tunisair Technics, à telle enseigne que les six appareils propriété de Karthago

Airlines ont le privilège d’être entretenus en priorité, quotidiennement, avant ceux de Tunisair, sur instruction personnelle de Nabil

Chettaoui.

Plus que ça, il arrive le plus souvent qu'en cas de rupture de stock des pièces de rechange chez Tunisair, la pièce recherchée sera démontée

de l'appareil de Tunisair flanqué au sol et remontée dans le moteur de l'avion de Karthago Airlines.

[…] Étant signalé que Tunisair n'a qu'un seul hangar pour l'entretien et la maintenance de ses appareils qui se trouve à l’aéroport de Tunis-

Carthage et qui ne suffit que pour un seul avion, il arrive le plus souvent que l'appareil de Karthago Airlines s'opère en quatre ou six heures

(avec des équipes de mécaniciens de renfort) et deux ou trois, voire quatre appareils appartenant à Tunisair sont en attente de quatre mois

flanqués au sol allant jusqu'à une moyenne de deux à trois appareils pendant la haute saison.

Dans ces conditions, pas étonnant que Tunisair connaisse de gros trous d'air. En juin 2009, la société de conseil en Bourse Axis

Bourse lui consacrait une étude ainsi qu'à ses neuf sociétés. Elle notait au sujet des comptes consolidés du groupe : « Les réalisations

financières […] se sont détériorées en 2008. Le résultat net part du groupe est en régression de 66 % par rapport à l'exercice 2007. » Soit

une chute de 43 millions de dinars en 2008, « suite à une dégradation de la rentabilité de la plupart des sociétés du groupe ».

Belhassen Trabelsi se bonifie avec l'âge

En 2009, multimillionnaire, businessman accompli et homme fort des Trabelsi, Belhassen, quarante-six ans, est un homme

comblé. Il faut dire que sa holding Karthago affiche une croissance exponentielle de son chiffre d'affaires : 400 millions de dinars (230

millions d'euros) à la fin 2007 contre « à peine » 184 millions en 2004 ! Mais on a vu grâce à quelles pratiques…

En mai 2008, le frère de Leila Ben Ali réussit en outre un coup de maître dans le domaine bancaire : devenir administrateur de la

Banque de Tunisie, l'un des seuls établissements du pays à ne pas être tombés entre les griffes de la Famille ». Et de quelle façon ! En avril

2008, les Tunisiens apprennent par voie de presse qu'Alya Abdallah est nommée PDG de la Banque de Tunisie. Madame n'est pas

n'importe qui. Épouse du ministre des Affaires étrangères Abdelwaheb Abdallah - qualifié de «majordome de la famille Trabelsi » par ses

détracteurs (voir supra, chap 4) -, elle est également une banquière à la réputation sulfureuse. Elle occupait auparavant le poste stratégique

de présidente du conseil d'administration de l’UIB l'Union internationale de banques, une filiale du groupe français Société générale qui a

frôlé la catastrophe en 2006. Bien que dotée d'un remarquable réseau d'agences, l'UIB peinait à engranger des bénéfices et pâtissait de

créances douteuses.

Au point que, pour la première fois dans l'histoire bancaire tunisienne, l'un de ses commissaires aux comptes, en l'occurrence le très sérieux

cabinet Deloitte, a refusé de certifier les comptes de la banque ! Et la première décision qu'a prise Alya Abdallah en arrivant à la tête de la

Banque de Tunisie n'était pas pour rassurer sur le sort de cette vénérable institution : trois membres du conseil d'administration réputés

pour leur neutralité par rapport aux clans du pouvoir ont été débarqués alors que Belhassen intégrait ce même conseil d'administration.

«Pouvoir s'appuyer sur une banque de cette importance, cela peut accompagner le développement », soulignait-il à l'époque, provoquant

quelques sueurs froides chez les cadres de la Banque de Tunisie. Selon l'hebdomadaire Jeune Afrique, il aurait également acquis en Bourse

des blocs de titres de la Banque de Tunisie, par l'intermédiaire d'un fonds d'investissement qu'il contrôle, Corporation and Investment.

Il faut dire que Belhassen joue maintenant dans la cour des grands et travaille à d'importants projets industriels nécessitant de

lourds investissements. Jeune Afrique annonce la bonne nouvelle à la communauté internationale en octobre 2008 : « Tout indique, en cette

fin 2008, que Belhassen Trabelsi passe à la vitesse supérieure. […] Belhassen Trabelsi se lance aujourd'hui dans l'industrie, un secteur

fortement capitalistique. Le volume des investissements qu'il est en train de mobiliser, en partenariat avec des investisseurs du Golfe, pour

la construction d'une cimenterie et d'une raffinerie de sucre - un total de 445 millions d'euros - en dit long sur les ambitions de ce fils de

commerçant » Il est décidément loin le temps où « Monsieur frère » faisait ses emplettes au patrimoine historique...

En dépit de son assise économique qui fait de lui l'un des hommes les plus puissants de Tunisie, Belhassen Trabelsi ne lorgne pas

sur une carrière politique. Bien qu'il soit membre du comité central du RCD, on ne lui connaît pas de velléités de succéder à Zine el-

Abidine Ben Ali. Il est bien trop impopulaire pour cela et, sur le plan politique, il préfère s'abriter derrière les deux hommes des Trabelsi

que sont Abdelwaheb Abdallah et Hédi Jilani. À défaut donc de se lancer dans une course à la succession, Belhassen s'essaye au...

journalisme. Son groupe Karthago édite en effet le magazine Profession tourisme, qui décrypte l'actualité de ce secteur vital pour

l'économie nationale. Tous les mois, ses lecteurs se voient gratifiés d'un éditorial de Belhassen Trabelsi, dans le plus pur style de son clan.

Ainsi, en mai 2009, il critiquait l'organisation du Festival international de Tabarka en ces termes : « Vive le droit à la torpeur hébétée, au

crétinisme solaire et au farniente limace cet été à Tabarka ! » Du Trabelsi dans le texte, qui n'est pas sans rappeler la vulgarité d'un certain

Imed Trabelsi, neveu de Leila Ben Ali et mis en examen en France dans une affaire de vol de yachts de luxe.














La France envers et contre tout

Ainsi, tous les signaux - géopolitiques, économiques, sécuritaires ou sociaux - passent progressivement au rouge, mais le

président Ben Ali et son entourage peinent à en prendre acte, trop occupés qu'ils sont à s'enrichir et à réprimer toute contestation. À

Carthage, où les Trabelsi et les Materi règnent en maîtres, on s'accroche surtout à l'idée que la Tunisie reste le chouchou au Maghreb et

bénéficie d'un traitement de faveur de la part des puissances occidentales. N'est-ce pas la moindre des choses lorsqu'on a fait le choix de la

laïcité et du libéralisme économique ? Et, de fait, même si, comme on le verra, le vent a commencé à tourner à Washington, ce n'est pas le

cas à Paris, principal soutien du régime et donnant toujours le la sur la question au sein de l'Union européenne : la France continue de lui

apporter un soutien aussi inconditionnel qu'aveugle, ne se formalisant ni des gravissimes atteintes aux droits de l'homme ni de la corruption

qui mine désormais sérieusement les fondements de l'économie.

À cet égard, la continuité est de règle à l’Elysée : Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, même combat ! Sans eux, Ben Ali n'aurait

sans doute pas pu postuler à un cinquième mandat. Les proches conseillers de l'actuel locataire de l’Elysée ne tarissent d'ailleurs pas

d'éloges sur l'ami Zine. Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique du président, glissait ainsi en avril 2008 à des journalistes : « des

trois pays du Maghreb, la Tunisie est celui avec lequel nous entretenons la relation la plus dense et la plus apaisée ». Le Maroc

appréciera… Un mois plus tard, Henri Guaino, le conseiller spécial du chef de l'État, demandait « si on connaît beaucoup de pays dans la

région où le niveau de vie est bon, où les femmes sont les égales des hommes et où l'illettrisme est très faible ». Certes, au moment de ces

déclarations d'amour un peu trop appuyées, le projet de l'Union pour la Méditerranée (UPM) était en gestation, suivi en direct au Château

par MM. Guaino et Levitte. Et Tunis était l'une des rares capitales arabes à le soutenir…

29

Lors de sa visite officielle en avril 2008, Nicolas Sarkozy enfoncera le clou : à l'occasion d'un dîner donné en son honneur par

Ben Ali au palais de Carthage, le chef de l'État français a loué l’ « espace des libertés qui progresse » en Tunisie provoquant l'indignation

des ONG de défense des droits de l’homme. Et, dans le même discours, il a lâché une envolée d'anthologie : « Je veux aussi et enfin rendre

hommage, Monsieur le président de la République, à votre lutte déterminée contre le terrorisme, qui est le véritable ennemi de la

démocratie. Et croyez bien que pour la France, la lutte contre le terrorisme engagée ici, c'est important. Car qui peut croire que si demain,

après-demain, un régime de type taliban s'installait dans l'un de vos pays, au nord de l'Afrique, l'Europe et la France pourraient considérer

qu'ils sont en sécurité ? » Un message martelé le lendemain devant le Forum d'affaires franco-tunisien : « Et quant aux questions de sécurité

et de terrorisme, qui peut penser que l'Europe serait plus heureuse avec un régime taliban en Algérie, en Tunisie, sans parler du Maroc ?

Est-ce que vous croyez que les questions de sécurité qui sont les vôtres ne sont pas aussi les nôtres, quand on considère et l'on connaît

l'importance des échanges entre nos deux pays ? » Non sans livrer au passage, dans une superbe enfilade de fausses dénégations typique du

verbe sarkozyen, les véritables motivations de sa visite : « Je ne suis pas venu pour faire une petite tournée, vendre le maximum de choses,

vous considérer comme une banque, prendre le plus de profit, m'en aller et oublier ce qui va se passer demain. Cela, c'était l'ancienne façon

de faire. Il y a une nouvelle façon de faire, celle qui bâtit ensemble. » Afficher la « rupture » pour mieux pratiquer la continuité, du grand

art. Comme un écho, en mode mineur, de la propension compulsive du régime tortionnaire de Ben Ali à célébrer les droits de l’homme.

Humiliation suprême pour la « France des droits de l'homme », lors de cette visite, la secrétaire d'État aux Droits de l'homme

Rama Yade s'est vu infliger une série de camouflets par les autorités tunisiennes. Une heure avant un rendez-vous programmé dans les

locaux de l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), le rendez-vous a été annulé par le ministère tunisien des Affaires

étrangères, sans la moindre explication. Puis Rama Yade a dû refuser, là encore à la dernière minute, de se rendre à la Ligue tunisienne des

droits de l'homme (LTDH), prétextant des « problèmes internes ».

Jacques Chirac ne faisait guère mieux lorsqu'il régnait à l’Elysée et sur la diplomatie française. Lui aussi, fraîchement élu, avait pris le

chemin de Tunis - c'était en octobre 1995 - pour couvrir de louanges Ben Ali, cet « homme d'État qui incarne la Tunisie nouvelle ». Pour

Chirac, déjà, Ben Ali avait engagé son pays sur la « voie de la modernisation, de la démocratie et de la paix sociale Comme avec Nicolas

Sarkozy treize ans plus tard, tout ce qui aurait pu gêner Zine fut gommé du programme. Pas un mot sur les violations des droits de

l'homme. Aucun dirigeant de l'opposition n'a été reçu par la délégation française. Seule audace dans son intervention, le président français a

cité le nom de Bourguiba. La presse locale a censuré le passage.

Avec Nicolas Sarkozy, cela ne fut même pas nécessaire.

Bernard Kouchner insulté

Seul le Quai d'Orsay, dont chacun sait que son poids politique réel sur la scène nationale comme internationale est des plus

réduits depuis les années Mitterrand, prend encore la peine de houspiller de temps à autre le régime de Ben Ali. Sans doute pour permettre

à la France de sauver quelques apparences. En mars 2009, le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner jetait ainsi un (petit) pavé

dans la mare en déclarant à l'hebdomadaire Jeune Afrique : « Il y a des atteintes aux droits de l'homme, des journalistes tracassés, parfois

emprisonnés, et une politique générale de fermeté. Je ne peux pas être d'accord avec ce qui contrevient à la liberté d'expression et

d'association. Et je serais très heureux si les élections se déroulaient dans un climat de transparence et de compétition »

La réaction de Carthage a fusé aussitôt, par l'intermédiaire d'une « source anonyme » du ministère des Affaires étrangères, qui a

dit tout le mal qu'il fallait penser du french doctor à l'agence de presse officielle, la TAP : « Si M. Kouchner a des raisons personnelles de

vouloir occuper la scène médiatique pour faire oublier certaines "contrariétés", il n'a aucunement le droit de le faire aux dépens de

l'obligation de réserve à laquelle il est tenu et que lui-même rappelle dans sa déclaration. Il faut dire que M. Kouchner n'en est pas à une

contradiction près. On peut, certes, comprendre sa nostalgie des discours droit-de-l’hommistes enflammés, comprendre également la crise

existentielle qui doit le déchirer de temps en temps, mais cela ne peut faire oublier le respect sacré dû à la vérité, à la réalité de ce qui se

passe dans ces pays qui ne sont qu'à une heure de vol des côtes françaises. » La vérité au sujet de la liberté des médias en Tunisie, c'est

pourtant celle que rappelait l'ONG Reporters sans frontières dans un communiqué du 1er juillet 2009 : « Les intimidations, interdictions de

sortie du territoire et autres menaces à l’encontre de journalistes tunisiens sont monnaie courante. […] L'appareil policier continue à exercer

une pression constante sur les journalistes critiques des autorités. Être journaliste indépendant en Tunisie relève toujours du calvaire. »

Toujours dans le registre médiatique, à la fin de l'été 2008, l'ambassadeur de France en Tunisie, Serge Degallaix, envoyait à Paris

un télégramme diplomatique où il dressait un sombre constat de la liberté d'information et d'expression dans le pays. Ce télégramme faisait

suite à la censure, pendant une semaine, du réseau social Facebook, où de jeunes Tunisiens exprimaient à visage découvert leur désir de

démocratie et débattaient de la situation politique. Le site web aurait été de nouveau rendu accessible suite à une intervention du président

Ben Ali en personne. En préambule, l'ambassadeur de France détaillait la chape de plomb régnant sur l'Internet tunisien, avec la « censure

des sites d'information alternatifs sur la Tunisie, d'ONG internationales de défense des droits de l'homme, de partis d'opposition tunisiens et

même des sites de partage de vidéos YouTube et Dailymotion depuis la mise en ligne de vidéos des événements du bassin minier de

Gafsa». Suivait une analyse politique : « La fermeture de Facebook durant une semaine laisse percevoir la tentation d'une partie du système

sécuritaire d'empêcher ce qu'il ne contrôle pas, même dans le cas d'un média politisé à la marge, mais utilisé par bien d'autres acteurs et

organismes. Sa réouverture sur intervention personnelle du chef de l'État ne vient pas remettre en cause la posture de ce dernier, qui se

présente au-dessus du débat et favorable aux nouvelles technologies. La réalité vécue par tout internaute tunisien empêche d'y croire sans

nuance »

En dépit d'une prudence diplomatique toute relative, ce télégramme a le mérite d'être clair. A-t-il contribué à ce que la France

fasse enfin preuve de fermeté à l'égard de Carthage ? « Pas de risque », persifle un autre diplomate français exaspéré par la mansuétude

dont fait preuve Paris à l'égard de Ben Ali « Plus qu'une réflexion spécifiquement tunisienne, marocaine ou algérienne, la diplomatie

française pense régional, donc à l'échelle du Maghreb. Il est aussi acquis que la Tunisie ne rencontre que de petits problèmes et que Ben Ali

est capable de tenir la maison. Mais on a malheureusement changé d'époque : plus que les droits de l'homme, notre diplomatie s'attache

maintenant à défendre des intérêts économiques via des réseaux qui sont en concurrence les uns avec les autres. Les voyants rouges

s'allument quand des entreprises françaises perdent des parts de marché. Pas quand un régime réprime à tour de bras. Pour que la France

s'émeuve, il faut qu'il y ait mort d'homme. »
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
"La régente de Carthage"
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» La régente de Carthage
» "La régente de Carthage"

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Thamurth Ith Yaala :: Culture :: Culture, Art, Musique, ...-
Sauter vers: