ATH YAALA,entre modestie rt passé glorieux
Pour la première fois depuis la fin des années 1960, la commune de
Guenzet Nath Yala, dans le nord de la wilaya de Sétif, a organisé, en juillet dernier, des activités culturelles.
La célébration de Youm El Ilm n’est que raison pour relancer, à la
faveur de la nouvelle configuration de l’Assemblée populaire communale,
l’action culturelle presque inexistante dans cette contrée montagneuse.
S’incrustant dans des espaces officiels, les jeunes de la localité
regroupés dans plusieurs associations ont mis également tout leur
enthousiasme pour tirer leur commune de la léthargie. Ils ont par
conséquent mijoté un programme culturel qui a duré deux jours pour
célébrer le Printemps berbère. A la faveur de ces deux anniversaires,
la région sortait temporairement d’une longue hibernation culturelle.
Et pourtant, cette région de montagne recèle une mémoire immense
singulièrement dans la résistance des populations de cette partie de la
Kabylie à l’oppression française.
Durant quelques jours deux générations étaient sur le même palier de l’histoire pour revendiquer l’une et l’autre le passé glorieux des descendants de Yala venus en l’an 1061, selon Mouloud Gaïd, s’installer sur ses montagnes
majestueuses. Notre propos agréera sans aucun doute les uns et les
autres. Et pour cause, les uns et les autres se revendiquent fièrement
du passé de leur région pour ce qu’elle avait donné pour la libération
du pays.
M’hamed Bouguerra, Malika Gaïd, Debih Cherif,Khelifa Boukhalfa... enfants du nationalisme Yalaoui
Justement le moment-phare de ces festivités commémoratives était la
conférence ayant pour thème le nationalisme en général et le chahid qui
le symbolise le mieux, Arezki Kehal en l’occurrence. Dans cette
contrée, de l’Islam tolérant et respectueux des convictions divergentes
qui leur avait été enseigné par d’éminents érudits notamment cheikh
Saïd, cheikh Youcef Yalaoui, cheikh El Ourtilani…, qui cimente en plus
la solidarité et la cohésion des Yalaouis, lorsque l’on évoque le
nationalisme, cette conviction est forcément expurgée de tout
chauvinisme, régionalisme et autre anathème.
Chez les Yalaouis, il a forcément un sens noble. Il a été l’âme des braves qui refusent de courber l’échine et qui refusent la fatalité de la soumission. Comme il n’est point un simple argument avec lequel certains ont négocié des
privilèges comme le font malheureusement de manière ostentatoire ceux
qui, depuis l’Indépendance, régentent le pays et qui se fabriquent des
parcours inexistants. Dans ces montagnes rudes, les hommes, forts de
leur amour pour leur patrie, défendent la pierre. Cette noble pierre
bleue qui a façonné leur caractère de guerrier aux côtés d’El-Mokrani.
Le colonel Amirouche ne se sentait-il pas parmi ces frères les Yalaouis
lui, l’homme de la Wilaya III historique lorsqu’il venait inspecter ses
troupes dans les montagnes rocailleuses d’Adhrer, de Thilla, de Sidi
M’hand Ouyahia et d’autres localités ? Il savait qu’il avait en face de
lui des hommes d’honneur pour qui la mort est meilleure que la défaite.
Le refus de se rendre et le sacrifice de l’héroïne Malika Gaïd à qui
Amirouche avait conseillé de rejoindre le maquis est un exemple parmi
tant d’autres. Il suffit de questionner les moudjahiddine de Bouira sur
la bravoure de cette femme légendaire. Ne jamais se plaindre, ne jamais
courber l’échine, ne jamais dévier de la droiture quitte à le payer de
sa vie. C’est la pensée des enfants des Ath Yalas. Les Yalaouis avaient
le caractère dur. Comme les pierres qu’ils défendaient. Cette
résolution a enfanté des hommes qui ont participé à faire l’histoire de
l’Algérie. Cette noblesse a été chèrement payée. Environ 650 martyrs
sont tombés au champ d’honneur et d’autres portés disparus pour une
population adulte de 6 000 âmes. En 1974, Houari Boumediène avait tenu
à faire un voyage à travers les chemins difficiles creusés sur les
flancs de la montagne jusqu’à Guenzet. Lui, le nationaliste, voulait
absolument voir cette extraordinaire contrée qui avait tant donné à la
Révolution de Novembre. Sur place, il avait découvert quelques simples
hameaux épars construits en pierre et farouchement accrochés à la
montagne rocailleuse. Il avait sûrement remarqué que ces Kabyles des
montagnes sont riches seulement de leur liberté et de leur dignité. Les
mots que pouvait prononcer le président ne pouvaient certainement pas
décrire son émotion. Devant tant de grandeur il avait préféré garder le
silence de la méditation. En effet, ceux qui connaissent la région
savent que des entrailles de ces pierres ont surgi des hommes et des
femmes qui ont participé grandement à façonner l’Algérie. M’hamed
Bouguerra, colonel de l’ALN, chef de la Wilaya IV est né à Khemis-
Meliana parce que son père du village de Titest de ce pays des
Ath-Yalas avait été muté dans cette ville. Dans la longue liste
d’honneur Guenzet Ath Yala, on enregistre d’autres noms prestigieux de
la guerre de Libération : Debbih Cherif, Mohamed Zekal, Khelifa
Boukhalfa ont affronté aux côtés de Ben M’hidi les troupes de Bigeard
dans la bataille d’Alger.
Il y a aussi des chahid anonymes comme ce militant du PPA Tahar Oubessaï assassiné par la police française pour avoir exhibé le drapeau algérien place de la Nation à Paris, le 14 juillet 1953, durant les festivités célébrant la libération de la France du nazisme. Ou le chahid Belhouchet Mouloud, du nom berbère
Mouloud Oumazouz, qui se savait de toutes les façons mort, a néanmoins
gardé jusqu’au bout son sang-froid pour monter un subterfuge à la
soldatesque qui l’encerclait et fait venir un capitaine comme lui avant
de le tuer et de mourir les armes à la main en compagnie de Regoui
Abdelhamid, un autre chahid de la localité. Il est peut-être injuste de
ne pas citer tous les faits d’armes des Yalaouis, la liste reste encore
longue. L’armée française, consciente que cette région était un creuset
du nationalisme engagé, avait brûlé les corps au chalumeau, exécuté
sommairement, enfermé et déporté hommes, femmes et enfants, mobilisé
l’artillerie et l’aviation pour bombarder des villages et des hameaux
entiers, réduits à la faim… sans pour cela goûter à la satisfaction
d’entendre les Yalaouis gémir ni courber l’échine.
Arezki Kehal, le révolutionnaire algérien exemplaire
Lorsque Ghechir Mohand, Mohand Ouhafi pour les Yalaouis, moudjahid
cadre de la Fédération de France — décidément les Yalaouis, toujours au
sommet, ont investi tout espace de combat — avait fait lecture de sa
conférence sur Arezki Kehal, il pouvait dire avec émotion que ce grand
martyr, fils des Yalaouis était l’un des précurseurs du combat de
l’Algérie contre le colonisateur. Pour Le Soir d’Algérie, le
conférencier trace succinctement l’itinéraire de ce dirigeant politique
de premier ordre de l’Etoile nord-africaine puis du PPA. Dda Mohand a
commencé par relater la naissance de l’Etoile nord-africaine (ENA) le
20 juin 1926 à Nanterre en France : «Il n’y avait pas de Yalaouis parmi
le collectif militant pour la simple raison que rares étaient les
émigrés originaires de la région d’Ath Yala. Arezki Kehal avait émigré
en 1929 après des études chez un proche du célèbre cheikh Saïd et un
succès en 1921 au CEP. Quelque temps après son arrivée en France, il
avait intégré le premier parti politique algérien en 1930.» En 1936, le
militant Kehal, connu selon ses compagnons pour sa double culture
occidentale et algérienne, se retrouve membre du bureau politique,
trésorier général et l’un des fondateurs et secrétaire de la rédaction
du journal El Ouma (la nation). A son retour en Algérie en 1936, il a
mené une campagne d’explication sur les objectifs de l’Etoile
nord-africaine, à savoir préparer une révolution pour sortir le
colonisateur de notre pays. Dans le sillage de ses activités à Guenzet
Nath Yala, il a créé la première cellule comprenant 5 membres dans
cette localité : «Il y a dans ce groupe Madouni Mohand Cherif, Bouznad
Salem, Zeroual Bachir, Abachi Lakhdar et Benmouloud Mahieddine», dit
Dda Mohand. Il rappelle par ailleurs que Medouni a été chargé par
Amirouche d’animer le maquis de Aïn Roua dans la wilaya de Sétif avant
de se voir confier des responsabilités avec le grade de capitaine dans
la région de Djemaâ Sahridj dans la wilaya de Tizi-Ouzou. Quant à
Bouznad, il avait organisé avec Si Hamimi qui deviendra par la suite
l’adjoint d’Amirouche, la toute première embuscade dans la région de
Sétif. Les activités de sensibilisation et de mobilisation de Kehal
dans ces montagnes de la petite Kabylie avait attiré les soupçons de
l’administrateur de Lafayette actuellement Bougaâ. Ses compagnons lui
avaient donc conseillé de quitter le village natal. Quelque temps après
il avait envoyé de France une lettre pour rassurer les militants de
cette cellule «l’oiseau qui était en cage a ouvert la porte pour
s’envoler », écrivait-il. Ce furent sans aucun doute des propos
prémonitoires. M. Ghechir, qui avait questionné de leur vivant les amis
du martyr avait réuni une somme d’informations sur ce dirigeant de
grande envergure né dans un village de l’Algérie profonde. Selon lui,
la dissolution de l’Etoile nord-africaine par le gouvernement du Front
populaire, a été suivie 45 jours plus tard, le 11 mars 1937 exactement,
par la création du PPA sous la présidence de Messali Hadj. Kehal
faisait partie des membres fondateurs. Il avait conservé également ses
responsabilités en qualité de membre du bureau politique, de trésorier
général du parti et de la rédaction du journal El Ouma qui deviendra
par la suite Echaab(le peuple). A l’arrestation de Messali, en août
1937 lors de sa venue en Algérie, c’est Kehal qui a repris en main la
gestion du PPA. A son retour en Algérie, il a été le premier à
contacter au nom du PPA cheikh Ben Badis pour lui demander de soutenir
le mouvement nationaliste. Sur le plan de la gestion politique du Parti
du peuple, Kehal n’était pas acquis à toutes les décisions de son
président «vu les risques d’arrestation encourus, il n’était pas
d’accord pour la venue du chef du PPA en Algérie mais avec la tournure
des événements, Kehal, qui s’occupait du parti en France, était obligé
de rentrer également au pays le 3 septembre 1937. A partir du siège de
La Casbah d’Alger, il dirigeait les affaires du parti», nous dit notre
interlocuteur qui précise que l’intérimaire du PPA a été souvent
confronté à la répression de l’administration du colonisateur. «En
1938, il a été arrêté au domicile de Mohamed Douar à Belcourt avec
Mohamed Guenouche, Ahmed Mezeghena et d’autres militants. Il n’avait
pas hésité à donner un exemple sur le sens des engagements
nationalistes et le sacrifice qui relèvent des responsables en donnant
des instructions aux militants de dire que les documents rédigés en
français et saisis par la police lui appartenaient alors que ceux
rédigés en arabe étaient ceux de Guenouche», affirme Dda Mohand, qui
ajoute : «Il avait dit à ses compagnons : c’est à nous les responsables
d’affronter la répression.» Même en prison, il animait des causeries
sur les préparatifs de la révolution et il avait instruit Mezeghena
d’expliquer aux Algériens emprisonnés, le syndicalisme. Après 14 mois
de détention sans jugement dont 6 mois d’atroces souffrances à la suite
de répression et de grève de la faim, le résistant a été hospitalisé.
Avec la complicité d’un Français communiste, les militants ont réussi à
faire entrer l’éminent cheikh Saïd de Guenzet dans la chambre du
militant. Le vénérable imam lui avait dit : «Tu es dans une place
d’honneur. » Le 18 avril 1939, à 35 ans, il a rendu l’âme. «C’était
peut-être le premier martyr de l’Algérie d’avant la révolution de
Novembre. Son enterrement a été l’occasion de faire apparaître le
premier drapeau algérien durant son transfert vers Guenzet où il a été,
conformément à son souhait, exprimé à sa famille», conclut Dda Mohand.
Le moment d’émotion passé, Dda Mohand précise : «Il y a lieu de
signaler que les Yalaouis ont été présents dans tous les espaces de
combats politiques pour la liberté de l’Algérie, à commencer par l’ENA,
Djamiat el oulémas de Ben Badis, du PPA, de l’UDMA, du PCA et de l’OS.
Tous les courants politiques ont activé chacun pour ses idées et son
programme à Guenzet, ce pourquoi ils ont rejoint massivement le FLN et
l’ALN.»